Chapitre 1
16h50. Ligne B. Des feuilles mortes tourbillonnent dans l’air. Le bus ralentit et se gare dans un crissement de pneus. Lucien s’assoit, indifférent aux gens qui montent, jette son sac sur le siège à côté et balance la tête en arrière. Il tire son téléphone de sa poche et consulte les statistiques des matchs de foot. Sur qui parier ?
Soudain, une voix familière le détourne de son écran :
⎯ Eh, mais c’est Lucien ! Lucien, tête de chien.
Des rires fusent. Lucien ne se retourne pas. Il a l’habitude, ça ne le dérange pas vraiment. Il sait très bien l’image qu’il donne : un bon élève de quatrième, un peu décalé et solitaire, avec quelques copains, les mêmes depuis la sixième. Il est bien, tout seul, avec sa mère, Sidonie, et leur chat, Soprane. Parfois, il a vraiment l’impression d’être privilégié. Les parents séparés, ça a du bon : depuis que leur père les a quittés pour aller refaire sa vie avec Noélie de dix ans sa cadette, sa mère le laisse manger ce qu’il veut et, comme son père habite loin et qu’il culpabilise de ne pas le voir, il alimente son compte en banque sans la consulter. Pratique.
Le bus ralentit à nouveau. Lucien range son téléphone, attrape son sac et descend. À l’arrière, il repère quelques filles qu’il connait bien. Elles ne sont pas très courageuses et attendent toujours qu’il soit seul pour se moquer de lui. Ce sont elles qui ont dû l’interpeller tout à l’heure. Pas grave, il sait comment leur rendre la pareille. Cent mètres et il y est. Une odeur de tacos envahit la rue piétonne. Il sourit. Sa mère en commande tout le temps le mardi soir et ça tombe bien, on est mardi soir.
Le jeune homme presse le pas et traverse la route. Il ramène encore une bonne note dans son cartable, sa mère va être fière et lui aussi. D’ailleurs, sa voiture est garée en bas de l’immeuble. Étrange. D’habitude, elle rentre plus tard.
Lucien s’engouffre dans le hall, saute une marche sur deux et, alors qu’il s’apprête à baisser la poignée, sa mère lui ouvre la porte.
⎯ Mon Lulu !
Lucien regarde derrière lui en haussant les sourcils. « Lulu », ça fait bébé, il lui a déjà dit mais elle s’obstine. Il abandonne son sac dans l’entrée, embrasse Sidonie et se rue sur le placard à provisions. Il dégote un paquet de cookies et déchire l’emballage. Sa mère reste là à le regarder, l’air grave.
Lucien croque dans un biscuit.
⎯ Tu en mets partout ! Assieds-toi pour manger.
Il suspend son geste puis tire une chaise.
⎯ Ça va ?
Elle fait oui d’un hochement de tête. Elle, si enjouée, toujours à lui poser mille questions sur sa journée, qu’est-ce qu’il lui prend ?
⎯ T’es bizarre, ajoute Lucien.
⎯ J’ai un truc à te dire.
Son fils mâche au ralenti, son cœur s’emballe.
⎯ Ouais ?
Sidonie s’attable face à lui, enroule et déroule une mèche de sa queue de cheval. Elle a des petits yeux noirs, rieurs, mais on dirait que son annonce n’a rien de drôle.