Galerie d'eau vive – 21 Juillet
Il pleut. Comme chaque jour. Depuis trop de jours. Pas une pluie légèrequ’on oublie en marchant — non, une pluie froide qui pénètre. Elle tombe sans élan, mais sans répit, tissant des rideaux blanchâtres sur les sapins de Bavière. Chaque goutte frappe la terre, cadence le pas. La forêt entière respire à travers ce ruissellement. À la frontière entre l’Autriche et l’Allemagne, je marche un monde submergé. Les troncs ploient sous le poids des orages. Ils sont les colonnes sombres d’un temple liquide. La mousse est martelée par les eaux venues d’en haut. Tout glisse, tout se mêle : le ciel, le sol, l’eau, la boue. Et dans ce désordre assidu, une harmonie se forme. Quelque chose se compose, comme à l’insu du monde. Une lumière suffisante surgit. Entre deux racines noyées, la terre expose ses fresques passagères. La pluie trace des lignes imaginaires, esquisse des formes éphémères. Le sentier est noyé. Il devient une suite de miroirs animés où le ciel étale ses couleurs. La pluie peint. Sans pinceau, sans main, sans dessein. Dans cette galerie de l’instant, chaque flaque est une œuvre originale, chaque reflet, une toile de maître. Les arbres s’y dédoublent, les nuages s’y dissolvent, et le vent, en passant, anime la surface comme l’effleurement d’un artiste. Aujourd’hui, le ciel dessine dans l’eau. La beauté se joue de la transparence. Une goutte, un pas et tout recommence. La montagne offre ses métamorphoses liquides dans une exposition éphémère magnifique.
La Via Alpina est devenue une galerie d’eau vive.
Là où finit le jour – 7 Septembre
Au départ, ce n’est qu’une fin de journée ordinaire. Une fin de journée d’altitude, rythmée par le pas régulier, la fatigue familière.
Après de longues heures d’élévation alpine, le pied lasse mais l’esprit élancé, j’arrive à Tesina. A cette heure agréable où la montagne se tait. Le soir remplace l’après-midi — ce n’est plus tout à fait le jour, pas encore la nuit. Un entre-deux paisible.
En contrebas, la vallée s’assombrit. Les arbres s’alignent en ombres rangées. Il Cammino di Sant’Anna se devine à peine. La nebbia surgit des vallons. Elle est une lente marée de brume venue de la plaine du Pô. De part et d’autre du col, des nuées blanches s’élèvent, transformant mon petit promontoire en îlot flottant. La brume monte, irrésistiblement. Elle avale les derniers échos, caresse les lacs et les prés, glisse entre les pierres, effleure les lichens. Ici né le miracle discret du crépuscule. Le calme nacré de cette mer de nuages contraste avec le ciel. Il est un Corten en feu. Un dôme de flammes. Un plafond de cuivre qui brûle les crètes. Submergé par cette beauté, je contemple l’immensité sucrée. J’observe les nuages respirer. La mer silencieuse monte encore. Elle épouse le relief avec la délicatesse d’une plume. Quand la mer de nuages finit par atteindre mes pieds, je crois disparaître dans ce buvard d’aquarelles. Me voilà absorbé par la tendresse d’une soirée d’automne. Ce soir, au col de Tesina, je suis entouré de magie — celle d’une montagne qui me laisse toucher de son invisible.