
Stanislas est une longue méditation à travers les
souvenirs d'un vieil homme à la fin de son existence,
sur une île grecque et qui chante comme un adieu, un
hymne à la vie, à ses amours d'antan, à ses joies
comme à ses peines, avant de boire à la santé de la
mort qu'il s'est choisie.
STANISLAS
est le deuxième livre d'Alain CADÉO
publié le 1ᵉʳ janvier 1983,
fut récompensé parle Prix Marcel Pagnol.
STANISLAS
20,00 €Prix
Alain CADÉO
- 1 - La terre vibre comme à ses débuts, couverte de frissons, se préparant à quelque étrange soubresaut. Les longues pierres blanches qui sortent de la mer montent en coulures lisses jusqu'aux premiers bosquets d'épineux. La maison est encore loin derrière, au-delà d'un quartier d’oliviers.
Sophie est la dernière femme qu'il m'a été donné de connaître. Depuis deux ans, et désormais jusqu'à la fin, je vis seul, dans cette demeure blanche dont les toits sont ronds... symbolique vivace, à six kilomètres du premier village.
Carmino me porte à manger tous les jours. Je deviens fou, au point de me cacher de ce gosse lorsque je l’entends venir sur le chemin de pierre avec son vélo qui a les airs railleurs et dérailleurs d'un squelette sans tête. Il pose le panier sur la murette devant le perron; il m'appelle. Et, si je ne sors pas, il soulève le pot de géranium sous lequel je glisse le matin quelques drachmes. Un jour, il me retrouvera desséché au soleil, les yeux bouffés par les guêpes et les mouettes, et il soulèvera calmement le pot de géranium avant d'aller prévenir les gendarmes.
J'ai soixante-quinze ans. Je n'ai mal nulle part. Je suis maigre et droit et il m'arrive de croire que je suis un dieu oublié, figé dans sa solaire immortalité. Je lègue mon cadavre à cette pauvre terre. Je n'ai d'autre orgueil que celui qui consiste à imaginer qu'un très bel olivier sortira de mon ventre.
Et mes histoires sont la fête de ma vie.
Lorsqu'il arrive, Carmino a une étonnante manière de descendre de son vélo pour le lancer adroitement et sans heurts contre le tronc touffu du grand cyprès. Les poignées surgissent alors, d'un bleu insolite, tels des gants d'enfant sur un corps de momie rouillée.
Oui, mes histoires sont la fête de ma vie, une guirlande déglinguée après le passage des cortèges.
Reliefs vivaces.
Si Carmino ne venait plus, je crèverais de faim, mais pas de soif. Il reste mille trois cent vingt cinq bouteilles de vin dans cette cave taillée sous le rocher il y a probablement dix millions d'années. Froide et sèche, en plein sous la maison, elle demeure le seul endroit où mon cerveau démultiplie ses capacités extra-lucides.
J'aime m'y enfermer assez longtemps pour me sentir frissonné ; alors, j'ouvre la trappe, puis je vais dehors, à la lumière, instantanément gagné par de généreuses tartines de chaleur, par le miroitement de bouffées brûlantes cheminants sur tout mon corps .
Souvent, j'ai dans la tête des vertiges de regards, des flots de mains et de caresses, dont je rumine à loisir la tendre épaisseur pour ensuite isoler un détail, peaufiner un souvenir, le ramener bien doucement dans mon dernier présent.
Comment un vieux bonhomme peut-il se raconter sa vie ?
L'écrire serait céder à un sale défaut, celui du contentement de l'épaisseur ; les librairies sont déjà pleines de ce gâtisme satisfait. Et puis j'ai toujours détesté tourner les pages; les mots ainsi épinglés ont un côté linge sec qui me déprime.
Ma vie se raconte seule, elle possède son propre langage, sadique, outrancier ; bah ! la précision est une merde de l'esprit civilisé.
Ma vie à la rigueur j'aurais aimé la peindre, ou mieux, la sculpter dans de grands blocs disséminés aux quatre coins du monde.
Non, je préfère maintenant la marcher, la dire, la greffer sur cette terre grecque qui en a vu bien d’autres. Ma mémoire revient aux courants d'air ; mes interlocuteurs seront indifféremment : arbres, mer, vents ou la maison .
Je rends au monde ce qu'il m'a apporté, je lui rends en pensées ou en paroles son insouciante insémination, les quelques bribes de sa palette qui m'ont taché de joie safrane, de force rousse, de peur violette, de douleur blanche ou mauve. Je restitue dans leurs désordres tous les pistils qui ont court-circuité ma tête.
Quant aux genèses, elles sont un vecteur humain, un mouvement risible de chercheurs de pépites.
— « Stanislas, encore un verre ? »
Plus je vais, plus la beauté me révèle un goût du large, une évidence infinie : cette force terrible que possèdent choses et êtres ignorant « à demi » la souple élégance de leurs formes. Les dieux protègent la nonchalance de ceux qui sont en marche dans une totale gratuité.
Passent les visages, des milliers de visages, algues de chair, silhouettes en route vers une trop certaine fixité : mon regard .
Et lorsque je pose mes mains sur un verre, je sens que mes doigts sont pleins, toujours, de la silencieuse coulée de leurs désirs et de leurs joies annihilant le temps.
Le village est loin de la maison. De temps en temps j'aperçois un paysan dans le fond de sa terre, j'entends à peine le moteur d'une barque allant à la pêche ou en revenant .
Carmino est la seule ponctuelle aiguille de vie. Pour le reste je ne me fie qu'à la lumière, au monstrueux cadran de pierre de la montagne qui est derrière et dont la base se situe à cinquante mètres du perron.
Cette maison, je la tiens de mon père, « je la tiens »comme si, de sa main fermée et vite ouverte, il me l’avait remise; « je la tiens » et j'en pèse les moindres acres, cette terre qui mord, et cette mer qui brûle, et cette pierre qui aveugle, sur laquelle il a voulu poser quatre seins blancs pour calmer un instant l'aride voracité de ce pays sevré. Quatre chambres rondes et une grande pièce centrale bâtie sur une excavation, large faille naturelle aménagée en cellier. On y accède par une trappe, puis une échelle plonge de quelques pieds dans une odeur, un souffle vieux, je l’ai déjà dit, de quelques millions d'années.
Il a voulu bâtir, à cet endroit précis et de ses mains, un ventre de repos. Je sais qu'il en est ainsi.
9782487261600
Livre broché - 150 pages
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