CHAPITRE I
Zoé est une jeune femme. Elle vient d’avoir quarante ans.
Elle a un métier, où plutôt elle est un métier.
Tous les jours elle va travailler comme elle est dans sa vie. Entière.
Elle se rend dans ce grand hôpital. Elle y est atta- chée. Rattachée. Liée.
Est-elle attachée au lieu géographique ou à la sin- gularité des patients dans ce lieu ?
Probablement un ensemble.
Grand hôpital moderne au sein d’un quartier populaire. La technicité jouxte la précarité.
Les tenues blanches des soignants se mêlent aux couleurs amboyantes venues des Comores, du Maghreb et d’ailleurs.
Quand elle entre par la grande porte qui tourne, après avoir ouvert son sac passé aux détecteurs par les agents de la sécurité, elle sourit. Elle s’y sent comme chez elle.
Elle est médecin.
D’une spécialité atypique qui la plupart du temps effraie autrui. Même les autres soignants. Sa fa- mille.
Douze ans d’études où on leur apprend à guérir, où l’objectif ultime est le retour à un état strictement identique à celui d’Avant. Avant la maladie. Avant l’effraction.
Comme un pouvoir magique qu’aurait le corps médical de réussir à effacer les impacts qu’elle génère. La maladie.
Quelle qu’elle soit, et quelle que soit sa temporalité. Pourtant, il ne faut pas croire. L’effraction de la maladie n’est pas proportionnelle à sa longueur. Ou parfois à sa gravité.
Cela fait écho chez Zoé à ce qu’on lui a enseigné. La dissociation anatomoclinique. Un gros mot. Une petite lésion organique peut engendrer une douleur extrêmement intense. Une souffrance. Et inversement. On peut être envahie par une énorme lésion et ne rien ressentir.
Zoé est médecin en Soins Palliatifs.
Destinée à soigner des affections dont on ne guérit pas. Alors que le seul résultat vers lequel doit tendre le médecin est la rémission. S’inscrire dans l’échec avant même d’avoir débuté. C’est ce que cela représente pour les Autres.
Zoé ne traite pas pour guérir. Elle soigne pour soulager.
Elle aime cela. Profondément.
Dix ans qu’elle exerce dans cette discipline main- tenant.
Tant de rencontres qui l’ont marqué.
Elle n’a pas la mémoire des noms. À peine celle des prénoms. Elle garde en tête celle des visages. Ceux qui ont résonné en elle.
Tiens... deux n.
Quand on le conjugue, le mot résonance retrouve sa double lettre.
Ainsi, même s’il y a plus d’un siècle quelques-uns en ont décidé autrement. Elle n’est pas dé nitivement perdue. Cette double lettre.
Elle peut se retrouver dans d’autres déclinaisons du même mot.
Rien n’est dé nitivement perdu.
Un être vivant peut s’éteindre et son histoire peut continuer à résonner pour un temps indé ni. Parfois in ni. Pour ceux qui l’ont rencontré. Ou juste croisé.
Comme les deux n de ce mot résonance. Ils peuvent continuer à exister.
Autrement.