1- Du plus loin que ses papilles s’en souviennent, il y a ce tout premier goût puissant, l’acidité du métal sur sa langue, l’aimant au dos d’une lettre en plastique qu’il porte à la bouche à l’école maternelle. Il y a aussi au creux de sa mémoire, cet alphabet déroulé à la craie de couleur sur le triptyque ouvert du grand tableau noir. Des voyelles ânonnées emplissent l’espace sonore de la salle de classe, des syllabes se donnent la main, forment une ronde pour raconter une histoire. Sous une forme ou une autre, Paul M. n’a jamais cessé de pratiquer ce rituel, ce b.a.-ba d’agencement spontané de l’inspiration et l’expiration littéraire. Ce sont quelque soixante années plus tard, renouvelant son ascension de la falaise verticale de la page blanche, qu’a soudain surgi sous ses yeux Laetizia. À sa grande surprise, elle a jailli entre ses lignes étirées, lointaines descendantes en rappel de ses frises d’écolier. Laetizia Rico Mazzeri, de parents Corses et Portoricains, est donc née au petit matin dans les limbes de l’imaginaire de Paul alors qu’il renouvelait dès l’aube son geste d’artisan. Il est le travailleur d’une matière invisible, le ciseleur d’un souffle, il a ainsi trouvé une prise sur la paroi qui le retient à la vie. Tailleur de phrases, il les affine, les polit, suspendu dans le vide. Laetizia s’est incarnée dans son verbe, une sensuelle et renversante apparition, un déhanchement du corps de texte pour son entrée en scène, un port de tête fier, une démarche élégante, une chevelure en cascade, en quelque sorte une double projection de son désir et de sa mémoire inversée, son passé recomposé, son univers peuplé de miroirs et fantasmes qui se toisent du coin de l’œil. Le labyrinthe de son imagination vient de mettre à jour la naissance d’une Vénus, une divinité ondulante et gracieuse dans le jardin de sa conscience, Paul M. n’est plus tout à fait seul désormais. Il le sait bien, l’écriture mène tout droit à la solitude. Il chemine au bras de Laetizia, sa muse, lorsqu’il marche seul elle habite et colonise ses pensées. Elle, sait bien que son destin repose entièrement entre les mains, les humeurs et la bonne volonté de l’auteur. Elle a renversé la falaise à l’horizontale, l’ascension de l’écriture est devenue une marche patiente ou une folle randonnée regorgeant d’inconnues, sur un territoire plane, vierge et sauvage. Ils laissent ensemble des traces de pas dans les neiges intactes d’un monde encore non formulé. À chaque point posé en fin de phrase, Paul M. se demande s’il n’est pas en train de faire fausse route, s’ils ne sont pas en train de s’égarer tous les deux, main dans la main perdus dans la jungle des possibles. Il est parti déterminé machette au bout du bras pour tracer un sentier dans l’immensité, un pas après l’autre, page après page, une coupe après l’autre il progresse et s’invente un chemin, une issue apparente, un passage secret dans le mur du réel. Il est un Sisyphe longitudinal, quitte à renouveler l’expérience, retenter l’ascension, traverser le désert, la machja, l’océan ou la forêt tropicale, Paul s’est inventé en Laetizia une présence, il la retrouve avec grand plaisir, l’anime mot après mot, il sourit et soupire de soulagement lors de leurs retrouvailles. Il peut et doit fréquemment se relire, et donc revoir et revivre indéfiniment l’instant fractal de leur rencontre.
L.R. Mazzeri. Puerto Rico 1893. Paul M. trie des cartes postales un dimanche matin au marché aux puces de Bastia, lorsqu’il trouve cette photographie rangée à l’envers au beau milieu d’autres aux couleurs délavées des années mil neuf cent soixante-dix. Des D.S. des 4.L. des 2 CV, des Simca 1000 aux couleurs passées garées dans les rues de la ville. Un temps où résidaient encore sur la place St Nicolas un kiosque à journaux et une baraque à bonbons tenue par des Espagnols. Lorsqu’il retourne l’image entre ses doigts ; un portrait épais, cartonné, sépia, apparaît alors une femme assise sur un haut tabouret. Son imposante robe sombre dévale jusqu’au sol, on ne voit que la pointe de ses souliers vernis, nul doute qu’elle porte là-dessous plusieurs couches de jupons. Les épaules dressées à l’équilibre, elle pose de trois-quarts, poitrine en avant masquée jusqu’au sommet du cou, jusqu’à l’étranglement d’une collerette, elle fait face à l’objectif le menton légèrement relevé. L’intention révèle un soupçon de défi mêlé de fierté, alors que son visage exprime un charme d’une infinie douceur. Paul est saisi par l’émotion, il dit au vendeur je la prends. De nombreuses familles du Cap Corse ont migré au dix-huit et dix-neuvième siècle vers les Amériques, notamment vers Puerto Rico et le Venezuela. Notables, pêcheurs ou majoritairement issus de l’agriculture, ils connurent des fortunes diverses dans des plantations de tabac, de café, de canne à sucre, d’autres plus fortunés achetèrent des concessions pour y creuser des mines, poursuivre un filon, puis un autre. Ces primo-arrivants souhaitaient se faire enterrer dans leur île d’origine, ils ont bâti des somptueux tombeaux égrenés en Balagne et dans le Cap-Corse, ainsi que de grandes demeures familiales dites « Maisons d’Américains ». L.R.Mazzeri 1893. Entre ce nom et cette date Paul M. voit devant lui s’entrouvrir l’océan, il sent le souffle du vent d’une nouvelle migration. Un paquebot transatlantique à la voile libère l’amarre qui relie la famille Mazzeri à sa terre natale, la proue du navire tranche ; non sans quelques états d’âme, elle incise une à une les vagues et les racines d’une généalogie.