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Laissez passer les p’tits papiers. À l’occasion papier chiffon. Puissent-ils un soir papier buvard. Vous consoler.
Tout allait bien et pourtant Marco se sentait angoissé.
Pas par la musique. Sur scène, un groupe jouait les P’tits Papiers, une interprétation libre et décalée de la chanson écrite à la fin des années 60 par Serge Gainsbourg pour Régine. Parfois, le chanteur en faisait trop, forçant ses effets de voix pour réveiller un public amorphe et clairsemé. Le guitariste, pour- tant doué d’une réelle agilité, sortait régulièrement de sa ligne musicale, s’aventurant dans des solos généreux, mais souvent maladroits. Le bonheur affiché d’être sur scène d’un percussionniste fringant et d’une accordéoniste talentueuse compensait ces rares fausses notes. Le concert se déroulait au Café Villageois, un lieu alternatif que Marco appréciait, une salle de spectacle établie dans une maison désaffectée réhabilitée à grand renfort de mobilier de récupération, de bric, de broc et de guirlandes aux lampes multicolores.
La musique lui plaisait. Le cadre aussi. Tout comme la présence d’Adrienne, sa compagne, et d’amis qui attendaient sagement à leur table son retour. Son regard faisait des aller-retour entre la scène et la buvette quand il remarqua deux jeunes femmes qui le fixaient depuis l’autre extrémité du comptoir. Leur manège le soulagea autant qu’il l’agaça. Il devinait ce qui se jouait entre elles et savait dorénavant d’où venait ce sentiment persistant d’angoisse. Les yeux des deux adolescentes passaient inlassablement de leurs écrans de téléphone portable à Marco, comme si, après l’avoir reconnu, elles cherchaient une confirmation de son identité sur internet. Avec de la chance, elles n’auraient pas le courage de l’aborder. La première demoiselle, grande, fine et habillée de manière trop aguicheuse pour une jeune femme de son âge, ressemblait en tout point à la seconde. À tel point que Marco ne parvenait pas à savoir si l’une avait inspiré l’autre, ou si elles copiaient toutes deux le look branché de leur star préférée.
Assise dans la salle, Adrienne l’observait. En quelques gestes, Marco lui fit comprendre de loin qu’il attendait le bon vouloir d’un barman plongé dans une interminable conversation téléphonique. Les deux adolescentes se montrèrent courageuses. Elles s’approchèrent de Marco d’un pas volontaire, leurs nombrils ornés chacun d’un piercing sous un tee-shirt dé nitivement trop court, l’une comme l’autre trop maquillée, comme le sont souvent ces jeunes femmes soucieuses de paraître plus vieilles que leur âge et qui manquent encore d’expérience dans l’art délicat du dosage.
— Vous êtes bien Marc-Olivier, le Marc-Olivier de Star de Demain ? demanda la plus téméraire. Marco connaissait trop bien les étapes de la scène qui allait se jouer pour être déstabilisé par cette entrée en matière assez classique. Pour écourter la conversation à venir, il devait éviter de laisser transparaître le moindre signe d’agacement tout en agrémentant leurs échanges d’un sourire aussi sincère que naturel.
— Eh non, désolé ! On me dit souvent que je lui ressemble, mais ce n’est pas moi.
Marco guetta leur réaction. La scène pouvait suivre différentes directions, en fonction du degré d’audace et de perspicacité des deux adolescentes. Dans le meilleur des mondes, elles prendraient sa déclaration au mot et battraient en retraite. Elles pouvaient douter de sa réponse, mais, par timidité ou par couardise, abandonner leur requête et faire demi-tour, une solution intermédiaire qui lui allait aussi très bien. Dans un troisième cas de gure plus rare, les deux jeunes femmes, persuadées de l’identité secrète de leur interlocuteur, insisteraient.
— Je vous en supplie monsieur, continua la seconde demoiselle ! Comme vous lui ressemblez vraiment beaucoup, ce serait trop cool que vous acceptiez de faire un selfie avec nous.
— Sa mère était fan de lui quand elle était jeune.
— En fait elle l’est toujours.
— Elle va trop criser si elle sait qu’on vous a rencontré pour de vrai !
Cette quatrième voie inattendue amusa Marco. Curieux de voir où ce chemin moins fréquenté allait le mener, il prit le temps de les observer pour estimer si elles le considéraient comme un menteur et bluffaient en retour, ou si elles ne s’intéressaient qu’à leur objectif sans accorder la moindre importance à sa véritable identité. Marco opta pour une con rmation de son mensonge, accompagnée d’un zeste de pédagogie et d’humour, le tout sur un ton paternaliste détendu.
— Comme je ne suis pas ce monsieur, dit-il, il me paraîtrait mal placé de vous laisser mentir à votre mère, jeune fille.