« Tous ces étrangers », pensait Isabelle.
Elle pensait peu, à l’ordinaire, et s’accommodait de lointaines approximations, car elle avait l’habitude de se er à son instinct. Mais, ce soir, le mot la gênait, ne « collait » pas avec l’atmosphère étouffante du crépuscule ni avec l’intimité de cette réunion, silencieuse et lourde d’attente, autour d’une table.
Julien – son mari –, Bruno – le ls de Julien –, Vive – la maîtresse de Bruno – lui étaient plus proches qu’aucun être au monde. La pensée l’ef eura qu’elle était peut-être l’étrangère, dans un ordre de vie qui n’était pas le sien. Mais elle eut un involontaire mouvement de dé , un bref raidissement qu’elle réprima aussitôt.
Ni étrangers ni inconnus, mais curieusement réduits à leur existence actuelle, sans racine et sans prolongement dans le temps et l’espace, isolés davantage et d’autre façon que les autres jours, limités à cette confrontation dont chacun sentait bien qu’elle ne pouvait plus être retardée.
Il n’importait plus que Julien fût un ancien avocat et le propriétaire d’un domaine qui mourait de sécheresse. Il n’importait plus qu’Isabelle essayât – en la méprisant – de s’élever jusqu’à cette bourgeoisie déclassée qui voudrait s’ennoblir des vertus d’une terre trop pauvre ; ni que Bruno prît – au Barreau de la ville voisine, gure de dauphin ; ni que Vive hésitât encore sur sa voie, après des études pour quoi elle n’était sans doute pas faite.
Deux femmes et deux hommes, comme s’ils étaient nus, et curieusement réduits à porter des coups et à les recevoir – car il ne s’agissait ce soir que d’une intime et inévitable mêlée.
Isabelle éprouvait un sentiment d’active jubilation qui devait aiguiser son visage. Prudente, elle baissa à demi les paupières, laissa retomber les coins de sa bouche, recomposa soigneusement sa moue familière d’ennui et de lointaine bienveillance. Elle arrivait facilement à ramollir son visage, ce qui lui donnait son expression la plus ordinaire d’ingénuité.
Ses yeux pâles – personne ne pouvait dire s’ils étaient verts ou bleus ou encore jaunes – parvenaient à force de placidité, transparence ouverte sur le vide, à démentir la amme sombre qui les avait un instant appointés. À ces moments-là, il semblait même que l’épaisse torsade blonde de ses cheveux devenait plus souple et plus tiède.
Sans que personne parût y prêter attention, elle dé t à travers sa robe de cotonnade eurie les boutons de son soutien-gorge, sentit s’alourdir sa poitrine, s’appliqua à sentir ses cuisses peser sur la chaise dure.
Elle jouait – et se sentait jouer – toute une mimique de relâchement, de désarmement, qui la remplissait de joie, car elle représentait la mise en place de ses procédés d’affût les plus ef caces. Elle s’éprouvait à la fois prête et préservée comme une lame de couteau dans sa gaine. Si bien protégée qu’elle pouvait croire à son innocence.
Ainsi couverte et disponible, elle laissa son regard couler de nouveau, et elle savait que c’était un regard plat et doux, et sans autre expression que d’indifférence polie.
« Tes yeux de bête », disait autrefois Julien.
« Imbécile ! », pensa-t-elle aussitôt, selon une technique de parade longuement éprouvée. Mais elle était sans acrimonie. Elle n’eut aucun effort à faire pour chasser son mari de sa pensée. Elle savait que tout ce qui allait se passer, tout ce qu’elle attendait de son affût, le ramènerait à sa portée.