Un dimanche soir
Je ne connais rien du lac Inari perché haut dans le nord de la Finlande. J'eus à plusieurs reprises l'occasion de traverser ce pays de moustiques sous sa modeste chaleur d'été. Avec ses forêts insistantes. Ses maisons de bois colorées. Sa capitale au charme bancal. Mais jamais mon pas ne poussa au-delà de la région de Kuusamo. Malgré une indéniable attirance, la Laponie devait attendre.
J'ignore pourquoi François jeta son dévolu sur cette vaste étendue d'eau. Peut-être des eaux plus claires. On ne s'explique pas certaines attirances. Assurément, une histoire de coup de foudre.
La vieille carte exhumée d'un tiroir, je situe vite la large tache bleue parmi la constellation de lacs. Ses mensurations en imposent. Environ 80 kilomètres sous la toise. Une large base pour commencer et sur sa partie haute, deux oreilles étranges lui donnant un air d'animal apeuré. À moins qu'il ne s'agisse de bras prêts à en découdre avec le turbulent voisin russe.
Privée de côtes septentrionales, la Finlande fait de ses lacs de véritables océans intérieurs où s'organise une vie de pêche et de bains de mer. Les barques tranquilles, les peaux couleur de lait, l'air parfumé de viandes grillées, les rires forts, les émotions. Comme une fin de semaine de bords de Marne. Les plaisirs n'ont que faire des frontières. Les rives s'agitent jusqu'à l'embrasement de l'automne. Une dernière pêche, un dernier plongeon et la place est laissée aux ondes neigeuses. La croûte terrestre que morcelle la chaleur du printemps étend à nouveau son emprise. Le grand lac Inari, le plus grand lac du pays s'arrime à la terre pour un long hiver. Les eaux se figent. Les motoneiges se lancent, les paisibles voiliers rejoignent les hangars. C'est un temps de métamorphose.
François est un habitué des virées boréales. Et de préférence lorsque l'hiver fait asseoir les familles au coin du feu. Il puise dans ces territoires que les autres désertent le supplément d'âme que nulle autre terre ne lui apporte. À les négliger, il ressent comme une perte d'équilibre.
Sous ses pommiers charentais chassant la chaleur de l'été, la bière fraîche à la main, nous parlions de nos horizons. Et lorsque l'alcool frappe les tempes, les engouements enflent, le monde s'ensauvage, les équipages se forment, les parcours abondent et les promesses sont inévitables. On se découvre des passions communes, l'envie des mêmes traces. Les dernières réticences cèdent. Les rêves s'affirment. Pourquoi pas un bout de chemin ensemble ? Les emplois du temps se bouleversent. Les verres enthousiastes s'entrechoquent. La nuit s'ouvre sur des chemins merveilleux et on signe un engagement pour des départs lointains. Les directions s'emmêlent, les cartes se chevauchent. À un certain degré d'emballement, on ne sait plus trop où vont les routes. Et c'est à la barre d'un magnifique voilier fendant les eaux de la mer rouge que le sommeil vous cueille.